Archive for April 15th, 2016

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Le président François Hollande entame samedi une tournée au Liban, en Égypte et en Jordanie. Guerre en Syrie, terrorisme, conflit israélo-palestinien, migrations, contrats militaires et commerciaux seront au cœur de ce voyage.

François Hollande, accompagné de la ministre de la Culture Audrey Azoulay et du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, entame, samedi 16 avril, une tournée de quatre jours au Moyen-Orient qui doit le conduire au Liban, en Égypte et en Jordanie, où il exprimera son soutien aux gouvernements de ces trois pays.

Après plusieurs projets de visite avortés, le président français est arrivé samedi au Liban, dans un pays handicapé par une crise politique, où le siège du président est vacant depuis mai 2014. François Hollande a rencontré le président du Parlement Nabih Berry et le Premier ministre Tammam Salam. Il doit aussi recevoir des personnalités religieuses, à commencer par le patriarche maronite, Béchara Boutros Raï. Rien n’est prévu cependant concernant d’éventuels contacts avec les candidats à la présidentielle, notamment les deux plus sérieux, Sleimane Frangié et Michel Aoun, assure-t-on. Cela pourrait se faire “informellement en marge d’autres événements”, indique une source à Paris. “On est dans une démarche de bonne volonté, de facilitation mais il ne faut pas franchir la ligne rouge de l’ingérence”, explique à l’AFP un diplomate.

La crise des réfugiés fuyant la guerre en Syrie est au centre de la visite présidentielle. Le Liban accueille 1,1 million de Syriens, soit l’équivalent d’un quart de sa population. François Hollande a annoncé une aide de la France de 100 millions d’euros sur trois ans. Il doit également se rendre dans un camp d’accueil, où il rencontrera des familles syriennes candidates à l’asile en France.

François Hollande a également marqué “le soutien” de la France “aux forces armées libanaises”, alors qu’un important contrat de 2,2 milliards d’euros (dit “Donas”) de fourniture d’armements français au Liban, conclu en avril 2015, a été suspendu à l’initiative de l’Arabie saoudite qui devait le financer par un don. À Paris, on répète que le contrat n’est pas pour autant rompu. En janvier, l’entourage du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian avait notamment annoncé la reprise des livraisons au printemps. François Hollande a annoncé à Beyrouth que la France allait apporter “une aide immédiate pour renforcer les capacités militaires du Liban”.

Droits de l’Homme et contrats militaires avec Le Caire

Deuxième étape du voyage présidentiel : l’Égypte où François Hollande sera présent de dimanche après-midi à mardi matin et où il rencontrera le président Abdel Fattah al-Sissi et d’autres hauts responsables. Le président français espère finaliser les négociations de nouveaux contrats militaires, en particulier un satellite, dont Paris ne pouvait assurer en fin de semaine qu’ils seraient bouclés pour la visite.

Le quotidien La Tribune a évoqué la commande par l’Égypte de quatre navires militaires au groupe industriel DCNS et d’un satellite à Airbus Group et Thales pour un total de plus d’un milliard d’euros.

Le conflit en Libye sera une autre priorité dans les discussions entre les présidents Hollande et Sissi. La France souhaite l’entrée en fonction du gouvernement libyen d’union nationale pour pouvoir l’aider, avec d’autres pays comme l’Égypte, à sécuriser le territoire, théâtre de combats entre groupes d’affiliations politiques divergents depuis le renversement de Mouammar Kadhafi en 2011, qui impliquent désormais aussi des membres de l’organisation de l’État islamique (EI).

Et François Hollande n’échappera pas non plus à la question des droits de l’Homme. Cette première visite d’État en Égypte est déjà critiquée par plusieurs ONG qui dénoncent “le silence étourdissant” de Paris sur les violations des droits humains par le régime du président Sissi.

>> À voir sur France 24 : “Égypte : de la révolution à la désillusion”

Les organisations internationales de défense des droits de l’Homme accusent en effet les autorités égyptiennes de centaines de disparitions forcées, de détentions illégales et d’actes de torture et autres violences en détention. Après avoir destitué le président islamiste élu Mohamed Morsi en 2013, le régime égyptien a tué en 10 mois plus de 1 400 manifestants pro-Morsi et emprisonné plus de 40 000 de ses partisans selon Amnesty International et Human Rights Watch.

Et ces violations ne concernent pas que les Égyptiens. Au cas de l’étudiant italien mort sous la torture fin janvier au Caire qui a conduit récemment l’Italie à rappeler son ambassadeur, se sont ajoutées mercredi les accusations portées contre le Quai d’Orsay par la mère d’un enseignant français battu à mort en 2013 dans un commissariat de police égyptien.

Selon un diplomate français, le chef de l’État entend sur ces sujets porter des “messages” de façon “discrète et efficace”.

Convaincre sur le projet français de conférence sur le conflit israélo-palestinien

Au Caire, le président de la République exposera par ailleurs le projet français de conférence sur la résolution du conflit israélo-palestinien, qui touche lui aussi directement l’Égypte.

“L’initiative de la France consiste à rassembler la communauté internationale autour de ce processus qui doit conduire à la paix”, a-t-il déclaré vendredi après un entretien avec le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

Présent à l’entretien à l’Élysée, le Premier ministre, Manuel Valls, doit se rendre fin mai en Israël et dans les Territoires palestiniens. Mais cette initiative française peine à convaincre. Prévue initialement avant l’été, la conférence internationale souhaitée par Paris ne devrait finalement pas avoir lieu avant l’automne, selon des informations du journal Le Monde.

>> À lire sur France 24 : “La France veut relancer le processus de paix israélo-palestinien”

En Égypte et en Jordanie, où le chef de l’État se rendra mardi, la tournée présidentielle prendra également une forte connotation économique. François Hollande sera ainsi accompagné d’une trentaine de dirigeants d’entreprises et ouvrira des forums économiques dans les deux pays.

“Nous essayons de faire que cette visite soit un atout pour nos entreprises et espérons qu’à cette occasion des contrats puissent être conclus”, indique-t-on de source diplomatique.

En Jordanie, le président se rendra sur la base aérienne Prince-Hassan, à une centaine de kilomètres au nord-est d’Amman, d’où décollent les avions français dans le cadre des opérations contre l’EI en Syrie et Irak.

Il exprimera au roi Abdallah II le soutien de la France alors que la Jordanie accueille quelque 600 000 réfugiés.

Avec AFP et Reuters

Première publication : 16/04/2016

Dans la nuit de vendredi à samedi, 21 personnes ont été interpellées pour violences en marge du mouvement Nuit debout à Paris, sur la place de la République. Le préfet de police a rappelé les organisateurs à leur responsabilité.

Le préfet de police de Paris Michel Cadot a rappelé samedi 16 avril les organisateurs de Nuit debout à leur responsabilité, afin d’éviter les violences qui se produisent depuis quelques jours, tard dans la nuit, en marge du mouvement.

“Je souhaite à nouveau rappeler les responsables de ces rassemblements à leur responsabilité et leur demander de veiller à ce que l’horaire sur lequel ils se sont engagés, qui est de 1 h du matin, soit appliqué, qu’ils le fassent respecter et qu’ils demandent [ensuite] aux participants de se disperser”, a déclaré le préfet de police lors d’une conférence de presse.

[Teaser] Affrontements pendant plusieurs heures à #RépubliqueBouteilles contre flashball et lacrymo#NuitDeboutpic.twitter.com/1Ve6731BKS

— Alexis Kraland (@akraland) 16 avril 2016

Nuit debout “pas suffisamment organisé et contrôlé”

Dans la nuit de vendredi à samedi, 21 personnes ont été interpellées à l’occasion de violences contre les forces de l’ordre et de dégradations en marge de la Nuit debout qui se tient place de la République à Paris. Ces derniers jours, des incidents “qui ne peuvent être acceptés” se sont produits à “répétition”, suivant un “scenario” restant “toujours le même”, a expliqué Michel Cadot.

Alors qu’en début de soirée, chaque participant exprime “sa façon de vivre sa citoyenneté”, “le temps passant les personnes présentes se retirent”, laissant la place à “de petits groupes violents” qui “cherchent soit à partir en cortège, soit à attaquer les forces de l’ordre et à dégrader les vitrines ou les commerces, les établissements bancaires du voisinage notamment”, a détaillé le préfet de police.

“Je suis donc conduit à constater que le rassemblement Nuit debout permet finalement, parce qu’il n’est pas suffisamment organisé et contrôlé, des débordements en fin de nuit”, a-t-il observé.

Pas d’interdiction du rassemblement

Les manifestations des organisations de jeunesse contre le projet de loi Travail ont donné lieu depuis début mars à plusieurs débordements qui, avec ceux en marge de Nuit debout, ont conduit à 412 interpellations, dont 193 gardes à vue, selon le préfet.

Quelque 80 policiers et gendarmes ont par ailleurs été blessés dans “la gestion de ces événements” à Paris et dans les départements de la petite couronne.

“Nous souhaitons préserver la liberté de rassemblement sur ce lieu particulier, emblématique qu’est la place de la République, mais nous ne pouvons tolérer davantage (…) la prolongation d’incidents, de dégradations, de cortèges qui partent sur la voie publique sans autorisation au milieu de la nuit”, a insisté le préfet Cadot, qui s’est refusé à évoquer une éventuelle interdiction du mouvement.

Avec AFP

Première publication : 16/04/2016

Après avoir connu un immense succès en Belgique avec sa pièce “Djihad”, qui raconte avec humour la radicalisation de jeunes Belges puis leur désenchantement, l’auteur belge Ismaïl Saidi l’a présentée à des lycéens de Trappes vendredi.

Ben s’est juré d’aller tuer des mécréants en Syrie et de ne plus écouter de musique. Mais à la nuit tombée, lorsque ses deux acolytes se sont endormis et qu’il prend son tour de garde, kalachnikov en main, il a sitôt fait de tirer son casque audio de son sac et d’utiliser son arme comme micro pour chanter en play-back les tubes de son idole, Elvis Presley.

Cette scène de “Djihad”, la dernière pièce du metteur en scène belge Ismaël Saidi, provoque un fou rire général des lycéens de Trappes (Yvelines) venus assistés, vendredi 15 avril, à sa représentation à la salle La Merise.

“Djihad” raconte l’histoire d’Ismaël, Ben et Reda, trois amis d’enfance désœuvrés. Depuis Molenbeek, en Belgique, ils préparent leur départ vers la Syrie où ils rêvent de rejoindre une organisation jihadiste. Sur la route, leurs interrogations se multiplient et leurs langues se délient : Ismaël révèle ses talents cachés de dessinateur et son penchant pour les mangas, Ben avoue sa passion pour le rock d’Elvis Presley et Reda, derrière son apparente naïveté et son goût pour le jeu vidéo “Call of Duty”, souffre encore de sa tragique histoire d’amour avec Valérie, que sa mère a refusé qu’il épouse car elle n’était pas musulmane.

Alors qu’ils sont convaincus d’avoir fait le bon choix en partant en Syrie, la rencontre des trois amis avec Michel, un Syrien chrétien dont la femme a été tuée par un tir de drone, et la découverte de la violence extrême fait prendre à leur aventure une tournure dramatique. Plus très sûr de ses convictions, Ismaël, joué par Ismaël Saidi, se retrouve perdu entre Ben et ses idées radicales, et Reda qui leur préfère finalement la tolérance et l’amour.

Lorsqu’il a écrit sa pièce durant l’été 2014, Ismaël Saidi, originaire de Schaerbeek, commune bruxelloise voisine de Molenbeek où vivaient une partie des auteurs des attentats terroristes de Paris et Bruxelles, n’imaginait pas que ces événements lui donnent une telle résonance.

Jouée pour la première fois en décembre de la même année à Bruxelles, la pièce a rapidement connu un grand succès grâce à sa portée éducative. Le ministère de l’Éducation belge francophone l’a reconnu d’utilité publique et a subventionné une cinquantaine de ses représentations.

  • © Julia Dumont / France 24

    Les acteurs interprètent des jeunes originaires de Molenbeek confrontés pour la première fois à la mort lors de leur séjour en Syrie.

  • © Julia Dumont

    Un moment fort de la pièce : Ben, djihadiste convaincu, se prend à chanter du Elvis Presley alors qu’il s’était interdit d’écouter de la musique.

  • © Julia Dumont

    Ismaël est emprisonné à son retour de Syrie.

  • © Julia Dumont

    L’auteur et metteur en scène, Ismaël Saidi, et l’islamologue originaire de Trappes Rachid Benzine animent un débat avec les jeunes après la représentation.

La pièce a remporté l’adhésion des élèves de seconde du lycée général de La Plaine de Neauphle, à Trappes, pour qui la représentation était organisée vendredi. Et des trois personnages, c’est Reda, joué par Reda Chebchoubi, qui fut le plus enthousiasmant. “Reda se fait passer pour le plus bête mais en fait, je pense que c’est le plus intelligent, parce qu’il se pose des questions”, affirme Leïla, longs cheveux bruns bouclés et tunique rose brodée sur le devant, lors du débat organisé après la représentation. Des questions que se posent aussi les lycéens : “Finalement, vous savez ce que c’est le jihad ?” demande une autre jeune fille présente dans la salle.

“Il est difficile de trouver notre identité”

Si à la sortie, les élèves sont conquis, tous n’étaient pas si enthousiastes au départ. “Au début je ne voulais même pas venir. En fait, j’ai trouvé ça super drôle et j’ai même eu les larmes aux yeux à la fin avec le message de Reda. Tout ce qu’il dit est tellement vrai !”, déclare Marwa, basketteuse de 15 ans au caractère bien trempé.

Nisrine, 16 ans, s’est elle reconnue dans le questionnement identitaire qu’incarne ce personnage : “Pour nous musulmans, je trouve qu’il est difficile de trouver notre identité […] Ma famille vient d’Algérie, alors ici on nous considère comme des musulmans mais quand nous allons en Algérie, on nous appelle ‘les immigrés'”.

Les questions identitaires se posent d’autant plus fortement à Trappes que la ville est aujourd’hui désignée comme une “Molenbeek à la française”. Si la comparaison est risquée, la ville de 30 000 habitants a toutefois vu une trentaine d’entre eux quitter la France pour la Syrie.

Pour Ismaël Saidi, la comparaison est “choquante”, même si les élèves présents l’ont malheureusement bien intégrée, d’autant que parmi eux, plusieurs connaissent quelqu’un parti en Syrie après s’être radicalisé. Plusieurs fois, lors des débats qui suivent les deux représentations, la question est posée : “Venez-vous présenter la pièce ici à Trappes parce qu’on nous compare à Molenbeek ?”

Ismaël Saidi explique que l’initiative est venue de Rachid Benzine, islamologue et politologue originaire de Trappes et qui y tient régulièrement des conférences, notamment sur la radicalisation des jeunes. Ce sont des professeurs du lycée général de la ville qui, en l’écoutant parler de la pièce, ont eu l’idée de l’inviter. Rapidement, la proviseure du lycée, le rectorat de l’Académie de Versailles et le maire de la ville, Guy Malandin (PS), ont donné leur accord. Mais aucune affiche n’a été posée sur la façade de la salle municipale la Merise indiquant que “Djihad” était jouée. Le sujet reste extrêmement délicat.

“Planter les germes de la réflexion dans leur esprit”

Pour René Macron, le directeur adjoint de l’Académie de Versailles, la “meilleure mesure contre la radicalisation est de ne pas faire comme si les élèves ne se posaient pas de questions”. Dans les établissements de la ville, entièrement classée REP (Réseau d’éducation prioritaire), une prise en charge des élèves dont des changements de comportement ont été observés, ainsi que la convocation de leurs parents, sont prévus.

Au lycée de La Plaine de Neauphle, les professeurs n’hésitent pas à aborder en classe les questions de radicalisation qui taraudent leurs élèves et pour les préparer à la pièce d’Ismaël Saidi, certains ont mené des cours sur le thème du jihadisme.

Sylvain, un professeur d’histoire-géographie qui ne souhaite pas donner son nom de famille, a montré à sa classe de première des extraits d’interviews du politologue spécialiste de l’islam, Gilles Kepel. Avec ses classes de seconde, il a abordé la notion de jihadisme d’un point de vue historique. Il confirme que ses collègues et lui-même se sont défendus de présenter la pièce d’Ismaël Saidi “comme un outil de déradicalisation”. “Nos élèves sont des adolescents, pas des musulmans. Leurs questionnements existentiels sont ceux d’adolescents”, affirme-t-il, insistant sur la nécessité d’éviter les préjugés sur ces élèves et sur la ville. “Notre volonté et de leur donner des clés de lecture et de planter les germes de la réflexion dans leur esprit”, poursuit-il.

Ismaël Saidi partage cette ambition. Interrogé par les élèves sur sa vision de l’islam, il avoue lui-même être toujours dans la réflexion sur sa foi, de même que sur les raisons qui ont poussé certains de ses amis d’enfance à se radicaliser et à quitter la Belgique pour l’Irak ou la Syrie. “Ceux qui reviennent pour tuer, ce sont des criminels point final. Mais quand tu as un ami avec qui tu as regardé le ‘Club Dorothée’ qui meurt là-bas, tu as une sorte de culpabilité. Pourquoi j’ai été sauvé et pas lui ? En fait, je pense qu’on a besoin de les comprendre pour les sauver”.

Première publication : 16/04/2016

Le 20 avril 1916, les premiers soldats du corps expéditionnaire russe débarquaient à Marseille. Pendant la Première Guerre mondiale, quatre brigades sont venues prêter main forte à l’armée française. Une histoire qui s’est révélée très mouvementée.

La ville de Marseille est en liesse en ce jeudi 20 avril 1916. Deux navires, le Latouche-Tréville et l’Himalaya, viennent d’arriver au port. À leur bord, plusieurs milliers de soldats russes. “Toutes les maisons sont pavoisées aux couleurs alliées. À toutes les fenêtres, on agite des drapeaux, on jette des fleurs ; et ce sont sur tout le parcours, des ovations délirantes. Les cris répétés de : ‘Vive la Russie ! Vive l’armée !’ s’élèvent sans cesse. À l’immense clameur répondent les ‘hourras’ vibrants des fantassins russes”, s’enthousiasme le journal Le Matin dans son édition du lendemain.

Le quotidien Le Temps rapporte, pour sa part, le message du général Joffre, commandant en chef des armées françaises, au sujet de ce débarquement : “Notre fidèle alliée la Russie, dont les armées combattent déjà si vaillamment contre l’Allemagne, l’Autriche et la Turquie, a voulu donner à la France un gage nouveau de son amitié, une preuve plus éclatante encore de son dévouement à la cause commune. Des soldats russes, choisis parmi les plus braves et commandés par les officiers les plus réputés, viennent combattre dans nos rangs”.

Des renforts humains

Ces “frères d’armes” font partie du premier contingent du corps expéditionnaire russe. À la faveur d’un accord conclu entre la France et la Russie, près de deux ans après le début de la Première Guerre mondiale, les Français s’engagent à fournir à l’empire du tsar du matériel militaire contre des renforts humains. “Depuis 1914, ils subissent des pertes gigantesques. L’armée commence à connaître une crise des effectifs. Lors de la conférence de Chantilly en décembre 1915, les Français évoquent donc avec les Russes l’idée d’envoyer des soldats”, explique l’historien Frédéric Guelton, ancien chef du département de l’armée de terre du service historique de la Défense. “L’état-major russe y était assez opposé au départ, mais c’est finalement Nicolas II qui a pris la décision”, poursuit-il.

En tout, quatre brigades d’infanterie, environ 40 000 hommes, s’engagent aux côtés des Français. Deux d’entre elles combattent sur le front d’Orient à Salonique, les deux autres montent en ligne sur le sol de France. Après avoir été équipés et formés dans le camp militaire de Mailly en Champagne, les soldats vivent leur baptême du feu à l’été 1916 dans le secteur d’Aubérive près de Reims : “Ils ont d’abord participé à des petits combats pour s’aguerrir à la façon de faire la guerre à la française. En France, le front pour 10 000 hommes, cela pouvait représenter quelques mètres, alors qu’en Russie, cela équivalait à 10 kilomètres. En terme d’espace, c’était très différent pour eux”, détaille Frédéric Guelton, qui depuis plusieurs années étudie l’histoire de ces brigades.

Le corps expéditionnaire russe en France en photos
  • © Association La Courtine 1917

    Le 20 avril 1916, après plus de 50 jours en mer, les soldats du corps expéditionnaire russe arrivent en France. Sur cette photo, on peut voir le navire “Latouche-Treville” qui mouille dans le port de Marseille.

  • © Association La Courtine 1917

    Après avoir débarqué, les soldats des brigades russes défilent dans les rues de Marseille sous les acclamations de la population.

  • © Collections BDIC

    Après être restée quatre jours à Marseille, la 1re brigade russe arrive le 25 avril 1916 au camp de Mailly en Champagne. Le général Lochwitsky, ici sur la photo, est le commandant de ces troupes.

  • © Ministère de la Culture (France) – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine – diffusion RMN

    Sur ce cliché, le général Lochwitsky passe en revue ses troupes dans le camp de Mailly le 8 mai 1916.

  • © Wikimedia, Yarilos

    Au camp de Mailly, les soldats russes sont équipés et entraînés. Cette carte postale montre un essayage de casques français en acier.

  • © Collections BDIC

    Le 14 juillet 1916, un détachement des brigades russes participent au défilé à Paris pour la plus grande joie de la population. Sur ce cliché, on peut le voir sur la place de l’Opéra.

  • © Ministère de la Culture (France) – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine – diffusion RMN

    À l’été 1916, les soldats russes gagnent le front de Champagne. Sur cette photo, le général Lochwitsky inspecte ses hommes, le 25 juillet.

  • © Collection personnelle Stéphanie Trouillard

    En juillet 1917, les soldats russes sont regroupés au camp de la Courtine dans la Creuse. Une mutinerie est réprimée au mois de septembre. Cette carte postale du camp de la Courtine date de 1914.

  • © Ministère de la Culture (France) – Médiathèque de l’architecture et du patrimoine – diffusion RMN

    Après cette mutinerie, des soldats ont continué à se battre jusqu’à la fin de la guerre aux côtés des Français au sein de la Légion russe. Sur cette photo, un groupe de russes pose dans les ruines à Reims, en Champagne, en 1917.

Des soldats pris dans la tempête de la révolution

Mais en 1917, l’histoire est en marche à des milliers de kilomètres de là. La révolution bolchévique éclate et le tsar Nicolas II abdique le 15 mars. En France, en faisant de l’agitation politique dans les rangs des brigades, des révolutionnaires russes tentent de les convaincre de les rejoindre et d’abandonner la guerre. En quelques semaines, l’état-major français, qui connaît lui aussi des mutineries dans les tranchées après l’échec de l’offensive du Chemin des Dames, commence à devenir méfiant vis-à-vis de ces “frères d’armes”.

Pour contenir tout débordement, les soldats russes sont ainsi envoyés au camp de la Courtine dans la Creuse en juillet de la même année. À l’intérieur, une crise éclate entre ceux qui veulent retourner au pays et ceux qui veulent poursuivre la guerre. “La décision qui est prise par les autorités russes est de demander aux unités qui sont fidèles au gouvernement provisoire de réprimer la mutinerie qui est en train de naître”, décrit Frédéric Guelton. Aidé par l’armée française, le commandement russe passe donc à l’action le 16 septembre. Après plusieurs jours de bombardements, les mutins finissent par se rendre. Le bilan officiel est de neuf morts et une trentaine de blessés.

Après cet épisode, les meneurs sont jugés et emprisonnés sur l’île d’Aix en Charente-Maritime. Pour les autres, plusieurs choix s’offrent à eux : continuer à se battre ou devenir travailleur militaire à l’arrière en France ou sur le sol algérien, alors département français. Pour ceux qui décident de garder l’uniforme, environ 400 soldats, une légion russe de volontaires voit le jour au sein de l’armée française.

Au cours de l’année 1918, ces Slaves s’illustrent dans les combats de la Somme, du Soissonais ou du Chemin des Dames. Selon Frédéric Guelton, ils font preuve d’une bravoure qui fait l’admiration des Français et qui leur vaut un surnom : “Ils vont être appelés la légion d’honneur russe car on leur a donné beaucoup de décorations. J’ai lu des témoignages de certains d’entre eux qui disaient ‘On a décidé d’aller jusqu’au bout. L’issue est la mort. Au moins, mourrons bien !’”. À la fin du conflit, la France et la Russie passent un nouvel accord sur le rapatriement des soldats et des travailleurs russes vers leur pays d’origine : “Le principe était que la France ne renverrait personne contre son gré et que pour ceux qui voulaient rentrer, elle s’occuperait du transport”. Entre 1919 et 1920, la très grande majorité d’entre eux décident ainsi de faire le voyage retour.

Le Monument du Corps expéditionnaire russe à Paris
  • © Stéphanie Trouillard, France 24

    Le monument en hommage aux soldats du corps expéditionnaire russe a été inauguré le 21 avril 2011 en présence du Premier ministre français François Fillon et du chef du gouvernement russe Vladimir Poutine. Il se trouve place du Canada à Paris.

  • © Stéphanie Trouillard, France 24

    Sur ce monument, on peut lire l’inscription suivante : “À la mémoire des soldats et officiers du corps expéditionnaire russe ayant combattu sur le sol français entre 1916 et 1918. La France et la Russie reconnaissantes”.

  • © Stéphanie Trouillard, France 24

    Le soldat russe tient dans sa main un casque français sur lequel avait été ajouté l’aigle bicéphale, symbole de l’empire russe.

“Souvenez-vous de nous, vos amis russes”

Un siècle après l’arrivée des brigades russes en terre de France sous les acclamations des Marseillais, les commémorations vont se faire beaucoup plus discrètes. Aucune grande cérémonie n’est prévue pour leur rendre hommage. Pour Frédéric Guelton, ce silence s’explique par les tensions actuelles entre la France et la Russie depuis la crise ukrainienne. “La politique rejoint à tort l’Histoire. Je pense que s’il n’y avait pas eu les événements en Ukraine, on en reparlerait beaucoup plus”, regrette l’historien. “Ces Russes sont quand même morts sur le sol français et en se battant sous le drapeau tricolore.”

Environ 8 000 Russes décédés au cours de la Première Guerre mondiale, des soldats mais aussi des prisonniers de l’armée allemande, sont en effet enterrés dans l’Hexagone. Plus de 900 d’entre eux reposent dans la petite nécropole de Saint-Hilaire-le-Grand, dans la Marne. Chaque année, le dimanche de Pentecôte, c’est ici qu’un rassemblement a lieu en leur mémoire. Une inscription gravée sur l’un des monuments nous appelle à ne pas les oublier : “Enfants de France ! Quand l’ennemi sera vaincu et que vous pourrez librement cueillir des fleurs sur ces champs, souvenez-vous de nous, vos amis russes, et apportez-nous des fleurs”.


Première publication : 16/04/2016

Contrairement à l’affirmation de François Hollande, la mosquée fondamentaliste de Brest n’est pas fermée. Un cafouillage qui illustre l’impuissance de l’État face au salafisme.

Volontairement ou non, François Hollande a induit en erreur 3 millions et demi de téléspectateurs qui ont écouté le “dialogue citoyen” jeudi 14 avril au soir sur France 2.

Interrogé au sujet des prêcheurs salafistes, et en particulier de l’imam de Brest Rachid Abou Houdeyfa, le président a déclaré : “Il est français, il ne peut pas être expulsé, mais son lieu de ‘prière’, ou plutôt son lieu de ‘haine’, a été fermé. Il est inquiété, il est poursuivi, il est dans une procédure judiciaire. Nous devons lutter contre ces prêcheurs, ces partisans de la haine qui induisent la radicalisation”.

Faux : l’imam de Brest Rachid Abou Houdeyfa n’est pas “poursuivi”, ni même “dans une procédure judiciaire”.

Faux encore : la mosquée du Centre culturel et islamique de Brest (CCIB) n’est pas fermée, comme l’a vérifié le journaliste du “Télégramme de Brest” Hervé Chambonnière.

S’il ne s’agit pas d’un double mensonge, cette double “erreur” soulève au moins deux questions :

– Comment le chef de l’État peut-il être à ce point coupé de la réalité du terrain sur un sujet qui touche à l’emprise de l’islam radical sur les jeunes musulmans ? N’est-il pas censé être l’homme le mieux informé sur la question après que la France a été si cruellement frappée par cette idéologie ces derniers mois ?

Il est vrai que cette mosquée a été perquisitionnée immédiatement après les attaques du 13 novembre dernier et la mise en place de l’État d’urgence. Mais la police n’y a rien trouvé. Ni armes, ni documents appelant à la violence. L’Imam Houdeyfa n’a donc logiquement pas été “inquiété”.

Ses nombreux prêches diffusés sur YouTube avaient ému l’opinion, en particulier celui prononcé en 2014 devant des très jeunes enfants, dans lequel il les exhortait à ne pas jouer d’instrument de musique, ni même en écouter, au risque de se voir “changés en singes et en porcs”. Ce qui pouvait, en temps normal, relever du grotesque prenait une dimension nouvelle après la tueurie du Bataclan, lors d’un concert de rock.

Aujourd’hui, comme le souligne le Télégramme de Brest, l’imam a expurgé sa chaine YouTube des vidéos les plus controversées. On n’y trouve plus que des imprécations contre le terrorisme, et même une invitation aux hommes musulmans à “obéir à leur épouse” lorsque celle-ci est submergée par les tâches ménagères… Bref, un imam féministe.

L’imam lui-même joue l’arlésienne. Il n’est quasiment plus présent à la mosquée du CCIB, au grand désolement de ses ouailles, expliquant sur Facebook qu’il ne peut répondre aux très nombreuses sollicitations, car il a “comme tout le monde, [ses] responsabilités”. Bref, il tente (provisoirement ?) de se faire oublier.

“Prêcheur de haine” est abusif

– La deuxième question est encore plus sérieuse. C’est celle de l’impuissance de l’État face au salafisme qui serait, selon le Premier Ministre Manuel Valls, “en train de remporter la bataille idéologique et culturelle” auprès de la communauté musulmane.

Si François Hollande a fixé un devoir de “lutte contre les partisans de la haine qui induisent la radicalisation”, le gouvernement frappe dans le vide.

Toute la difficulté de cette lutte vient du fait qu’il est abusif, et même contre-productif, de parler de “prêcheurs de haine”, comme si certains imams, à l’image d’Abou Houdeyfa, appelaient ouvertement leurs coreligionaires à s’en prendre aux non-musulmans, ou aux “mauvais musulmans”. Au contraire, cet imam a régulièrement dénoncé les dérives terroristes dans des vidéos qui, elles, sont toujours disponibles.

L’imam Abou Houdeyfa s’est même fendu d’un communiqué, sur sa page Facebook, en forme de réponse à ses nombreux détracteurs dans laquelle il s’estime victime d’amalgame. N’ayant à aucun moment enfreint la loi, il se dit victime de caricature. Bientôt Hollande et tous ceux qui estiment que ce type de discours “induit la radicalisation” se verront traités d’islamophobes.

Abou Houdeyfa ne fait en effet que prendre au pied de la lettre certains hadiths du Coran. On peut dénoncer leur dangerosité, mais guère plus. L’expulser, comme cela a été fait pour 80 imams, selon le Président (le chiffre fait aussi l’objet de controverse), est impossible, puisqu’il est Français. Le faire taire serait violer son droit à la liberté d’expression, voire à la liberté de culte garantie par la Constitution.

L’État est donc aujourd’hui impuissant contre la plupart des imams salafistes de nationalité française. Du reste, il faudrait définir l’adjectif “salafiste” avec précision. Abou Houdeyfa lui-même rejette cette étiquette, tout comme celle de “tablighi” (c’est même l’illustration de sa page Facebook). Dans sa recherche actuelle de discrétion, il semble même avoir abandonné les vêtements traditionnels auxquels on reconnait en général les salafistes.

Ensuite, et c’est toute la difficulté avec le fondamentalisme musulman, quelle que soit son inspiration, il ne prêche pas ouvertement la haine, et encore moins la violence. Mais en rejetant vigoureusement des comportements qui font partie des mœurs que notre société occidentale considère normaux, comme le divertissement dans la musique ou le fait pour une femme de sortir de chez elle la tête découverte et parfumée, il prépare le terrain à la radicalisation de certains, et leur passage à l’action violente contre les “kafir” (les impurs), qu’ils soient ou non musulmans.

Le plus grave ce n’est pas que des religieux comme l’imam de Brest tiennent ce genre de discours, mais qu’ils soient autant écoutés et respectés. La page officielle d’Houdeyfa a plus de 237 000 abonnés. Tous ne sont pas forcément ses fidèles, mais cela donne une idée de son influence dans la communauté musulmane. Si le salafisme n’a peut-être pas encore gagné la “bataille idéologique”, on ne peut plus parler de phénomène marginal.

Et, pour l’instant, le gouvernement n’a pas les moyens de contrecarrer cette influence délétère, sauf à contrevenir à l’État de droit.

Question : la réponse ne doit-elle pas venir de la communauté musulmane, qui est directement menacée par cette radicalisation ?

C’est peut-être ce qu’aurait dû dire François Hollande jeudi soir, au lieu de donner au pays l’illusion qu’il agissait efficacement contre l’islamisme radical.

Première publication : 16/04/2016