Peut-on surveiller Telegram, la messagerie prisée des jihadistes ?

Peut-on surveiller Telegram, la messagerie prisée des jihadistes ?

Cinq jours avant l’assassinat du Père Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray, les terroristes ne se connaissaient pas. Ils sont entrés en contact via Telegram, une application chiffrée dont les créateurs refusent de donner les clés.

Les deux auteurs de l’assassinat du père Jacques Hamel à l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, sont entrés en contact par le biais de l’application de messagerie chiffrée Telegram, affirmaient le 31 juillet La Voix du Nord et Le Parisien. Les deux jihadistes salafi, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, qui ne se connaissaient pas “physiquement, “seraient entrés en contact pour la toute première fois le 22 juillet, soit quatre jours avant leur passage à l’acte”, précise Le Parisien, en se basant sur l’enquête des policiers de la Sous-direction antiterroriste (SDAT).

De quoi faire à Télégram une réputation sulfureuse, potentiel lieu de rencontre des jihadistes en devenir.

L’application pour smartphone, disponible pour tous, est une messagerie instantanée qui fonctionne par “chaînes thématiques”, l’équivalent de forums. Il est aussi possible de passer en “chat” privé et d’échanger à deux ou en groupe. C’est à ce moment que la messagerie devient “chiffrée” ou “cryptée” – les conversations sont effacées immédiatement – pour toute personne qui chercherait à pirater les échanges, et a fortiori pour les autorités qui tentent de surveiller l’activité jihadiste.

La messagerie est très prisée chez les politiques, de Jean-Luc Mélenchon à Arnaud Montebourg en passant par François Fillon, Christian Estrosi, ou encore Emmanuel Macron. C’est la confidentialité des échanges qui les rassurent et la méfiance envers les “officines” et le pouvoir qui les anime. Les messageries cryptées serviraient autant les politiques que les lanceurs d’alerte. Edward Snowden, par exemple, déclarait faire confiance à Signal, une autre application chiffrée.

Les frères Durov, animés par un esprit libertaire, n’ont jamais donné la clé de leur “cadenas”.

L’application a été créée en 2013 par deux frères russes, Nikolai et Pavel Durov, fondateurs du facebook russe, VKontakte. Plutôt opposés à Vladimir Poutine, ils se sont exilés aux États-Unis. Animés d’un esprit libertaire, ils refusent de donner les codes de Telegram, de livrer les clés de leurs cadenas. Ils vont même jusqu’à proposer une récompense de 300 000 dollars à qui saura trouver la clé. De toute façon, “ils sont dans la position d’un vendeur de cadenas à code : même s’ils voulaient l’ouvrir, ils ne pourraient pas”, précise Gérôme Billois, expert en sécurité pour le cabinet de conseil Wavestone.

L’appli compte 100 millions d’utilisateurs (contre 1 milliard pour WhatsApp, autre application cryptée). Difficile dans ces conditions pour les autorités de repérer toutes les activités liées de près ou de loin au terrorisme. D’autant que sur ce type de réseau, c’est au “jeu du chat et de la souris” que se livrent la police et les terroristes, explique Gérôme Billois. D’autant que ces derniers préparent des parades électroniques en prévoyant des comptes annexes, ajoute l’expert.

Et là où certains pensent liberté d’expression, multiplicité des sujets de conversations et respect de la vie privée, d’autres dévoient l’outil. Les créateurs de Telegram avaient vilipendé l’État français au lendemain des attentats de novembre 2015, en mettant dos à dos gouvernement et jihadistes en déclarant qu’ils ne se plierait pas à “des restrictions locales à la liberté d’expression”. Ils supprimaient tout de même dans la foulée 78 comptes (seulement) liés à l’EI.

Atteinte aux libertés individuelles et respect de la vie privée

Face à ce problème de sécurité publique, demeurent plusieurs limites. Si rien n’empêche à tout un chacun d’accéder aux forums, aux “pré-annonces” d’attentats, ou à de la propagande, dès lors que les échanges se passent en privé, le chat est “chiffré” et le mécanisme n’a jamais été cassé par qui que ce soit. C’est la même logique que lors de la fusillade de San Bernardino, où Apple s’est refusé à délivrer ses secrets de fabrication.

Une autre limite, humaine celle-ci, est notable : l’incapacité de faire de la “surveillance large”. Si l’accès par des services de renseignement à des informations qui peuvent être échangés est possible, il faut savoir que “ce sont 15 milliards de messages par jour, soit 10 millions par heure qui sont échangés”, précise Gérôme Billois. “On peut vouloir tout regarder, mais, en moyens humains, c’est très difficile. Et cela devient ensuite une question sociétale de respect de la vie privée, avec une vraie atteinte aux libertés individuelles”, ajoute-t-il.

L’expert soulève encore une autre limite : si la possibilité technique de surveiller existait à travers “un système d’analyse sémantique”, qui consiste à repérer des mots clés sur les forums, la difficulté résiderait dans l’analyse elle-même, qui serait faite par des robots. La technique ne pourrait donc pas être fiable à 100 %. Comment distinguer alors dans les échanges le sarcasme ou l’ironie du premier degré ? Et là encore reviendrait le problème du respect le vie privée et des libertés fondamentales liés à la surveillance de masse.

Face à ces enjeux de surveillance de masse et aux véritables questions soulevées par le terrorisme, Gérôme Billois préconise, lui, la création d’organismes de contrôle indépendants pour éviter d’éventuelles dérives dans des États de droits. Car si l’arsenal juridique s’est renforcé, si les lois de surveillances informatiques ont été modernisées et que l’état d’urgence a ouvert la possibilité de perquisitions informatiques, la problématique des États totalitaires qui traquent leurs dissidents n’est jamais très loin.

Première publication : 01/08/2016

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