Grande Guerre : il y a 100 ans, les tanks débarquaient sur le champ de bataille

Grande Guerre : il y a 100 ans, les tanks débarquaient sur le champ de bataille

Le 15 septembre 1916 est une date clé dans l’histoire de la Première Guerre mondiale. Pour la toute première fois, des chars blindés sont utilisés sur le champ de bataille par les Britanniques. Une arme moderne qui fera son entrée dans la Somme.

“Au petit jour, les Allemands eurent une surprise inattendue. Au milieu des troupes d’assaut de nos alliés, d’énormes monstres d’acier s’avançaient. C’étaient de nouvelles autos blindés construites par les Anglais dans le plus grand secret, et qui faisaient leurs débuts” . Dans son édition du 16 septembre 1916, le journal Le Matin rapporte en première page une nouvelle sensationnelle : le baptême du feu d’une nouvelle arme de guerre à l’allure stupéfiante. “Leur avant, taillé en éperon, s’avançait à travers les terres bouleversées par le bombardement, franchissait tous les obstacles, traversait comme en se jouant les lignes de fer barbelés, tandis que de leurs flancs des armes invisibles crachaient des torrents de mitraille”.

Pour la toute première fois, la veille, à Courcelette, en pleine bataille de la Somme lors de la Première Guerre mondiale, des chars d’assaut ont été utilisés sur le champ de bataille. Surnommés “tanks” pour faire croire aux Allemands qu’ils s’agissaient de réservoirs d’eau, ils ont été développés par les Britanniques. “Il s’agissait de tanks de type Mark I, en forme de losange et propulsés par des chenilles. Ils pouvaient rouler à environ 5 km/h”, explique Nik Wyness, l’un des responsables du musée du Tank (le Tank Museum), à Bovington, dans le sud de l’Angleterre. “À l’intérieur, il y avait un équipage de huit personnes : un commandant, un conducteur, deux tireurs pour chaque tourelle latérale et deux hommes pour contrôler l’engrenage de chacune des chenilles”.

Dans le camp ennemi, l’effet de surprise face à ces monstres d’acier est indéniable. Mais sur le plan tactique, cette première sortie est plutôt mitigée. “Quarante-neuf tanks avaient été préparés pour cette bataille, mais dix-huit seulement ont finalement pris part à l’attaque en raison de problèmes mécaniques ou d’enlisement. Beaucoup pensaient que les tanks n’auraient pas dû être utilisés avant d’être disponibles en quantité suffisante pour donner un coup fatal sur le front aux Allemands”, explique Nik Wyness. Mais pour ce spécialiste des blindés, cette date doit cependant être retenue comme celle d’une avancée historique : “L’attaque a repoussé les Allemands de 2,5 km, alors que les équipages des tanks n’avaient aucune expérience. Beaucoup n’avaient même jamais combattu. Cet assaut était vraiment un test qui a permis de prouver que les tanks pouvaient jouer un rôle dans la guerre”.

Les tanks britanniques durant la Première Guerre mondiale
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    Le 15 septembre 1916, alors que la bataille de la Somme fait rage, débute la première bataille d’infanterie appuyée par des chars. Les premiers tanks utilisés sont de type “Mark I”. Ici, le 13 septembre, près de Flers.

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    Le premier emploi des Tanks par les Britanniques, en septembre 1916, se révèle de faible utilité. Le général Ernest Dunlop Swinton est démis de ses fonctions et l’on tente même d’annuler une commande de 1000 blindés en cours de fabrication.

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    Tout au long de la guerre, différents types de tanks sont cependant développés par l’armée britannique, comme le “Whippet”, apparu en 1917. Sur ce cliché d’août 1918, ce tank se trouve près de Démuin, dans la Somme.

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    Il faudra attendre le milieu de l’année 1917 pour que les Britanniques reprennent confiance dans l’emploi des tanks. Sur cette photo, l’un d’entre eux part à l’attaque dans un faubourg de la ville d’Arras, le 12 avril 1917.

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    En novembre 1917, les Britanniques décident finalement d’utiliser les tanks pour une grande offensive sur Cambrai. Le bilan est alors assez concluant. La progression des Tanks Mark IV est plutôt rapide et la ligne allemande parvient à être percée en plusieurs endroits.

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    Durant les derniers combats, les tanks britanniques et les chars français jouent un rôle plus important. Un tank et l’infanterie britannique se portant à l’avant, le 25 août 1918, à Bapaume.

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    Les tanks servent aussi à transporter des canons, ainsi que des munitions, comme ici en août 1918 à Irles, dans la Somme.

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    Leur entretien nécessite l’emploi de nombreux hommes. Sur ce cliché, le nettoyage d’un tank est effectué par des travailleurs chinois, en juin 1918 à Saint-Pol.

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    Les tanks, symbole de l’avancée technologique, constituent un motif d’étonnement et de fierté à l’époque. Le roi et la reine d’Angleterre posent devant un tank dans un camp, en juillet 1917 à Erin.

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    Le roi des Belges inspecte un tank britannique, en mai 1917, à Pozières.

Une idée très ancienne

Le concept de véhicule blindé n’était cependant pas nouveau à l’époque. Dès l’Antiquité, l’homme avait imaginé des tours mobiles équipées d’armes pour échapper au feu ennemi. À la Renaissance, Léonard de Vinci avait lui-même dessiné les plans d’un char doté de canons. En 1903, l’auteur de science-fiction britannique H.G.Wells avait également publié une nouvelle intitulée “The Land Ironclads” (Les cuirassés de terre) dans laquelle il prédisait l’avènement des chars d’assaut.

Le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914 accélère le développement de ces idées. Au Royaume-Uni, l’élaboration de ces armes modernes est notamment soutenu par Winston Churchill, alors Premier lord de l’amirauté. Dès 1915, les premiers prototypes sont testés, jusqu’à la mise au point du Mark I. “Les Britanniques ont été des précurseurs, mais il y avait aussi des expérimentations aux États-Unis, en Russie ou en France”, souligne Nik Wyness. L’armée française entreprend en effet aussi de son côté des recherches sous la conduite du général Jean-Baptiste Eugène Estienne. Les sociétés Schneider et Saint-Chamond se font concurrence pour fabriquer des engins blindés. Ces chars français sont utilisés pour la première fois le 16 avril 1917 lors de l’offensive du Chemin des Dames. Mais là encore, cet essai n’est pas très concluant. Sur les 128 chars qui prennent part à la bataille, 57 sont détruits et 64 tombent en panne ou s’enlisent.

Il faut attendre la bataille de Cambrai, le 20 novembre 1917, pour que l’impact des blindés se fassent réellement sentir lors de la Grande Guerre. Ce jour-là, l’état-major britannique décide d’engager plus de 400 tanks, comme le décrit Nik Wyness : “Alors que les Allemands avaient pourtant déjà développé des armes antitanks, ils ont réussi à enfoncer les lignes allemandes et à causer un état de panique et de confusion. Mais les généraux ont été tellement surpris par ce succès, qu’ils n’ont pas réussi à prendre l’initiative sur le champ de bataille. Cela aurait pu être un tournant dans la guerre, mais cette victoire s’est vite transformée en une défaite”.

Le développement des chars français
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    En France, des recherches sont aussi entreprises pour la construction d’un char blindé. Dès 1915, la société Schneider et Cie commence des travaux. Le premier prototype est présenté en 1916 et prend le nom de char Schneider. Celui-ci a été pris en photo à Marly-le-Roi.

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    Un nouveau projet voit même le jour au milieu de l’année 1916. Après une dispute avec la société Schneider, la société Saint-Chamond décide de développer son propre char, qui se veut plus compétitif, car mieux armé. Sur cette photo, on peut en voir l’intérieur.

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    Au total, l’armée française passe dans un premier temps une commande de 800 blindés aux deux sociétés concurrentes. Sur ce cliché, on peut voir une revue de chars Saint-Chamond, le 14 juillet 1917, sur le terrain d’instruction de Champlieu.

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    Les chars Schneider sont utilisés pour la première fois lors de l’offensive du Chemin des Dames, en avril 1917. Etant peu maniables, cette attaque se solde par un échec. Sur cette photo, des chars Schneider gagnent leur position en juin 1918, près de Méry, dans l’Oise.

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    En 1917, Renault achève aussi un premier prototype de char, le FT-17. Celui-ci se distingue par sa tourelle pouvant pivoter à 360°. Sur cette photo, des soldats posent près d’un char Renault sur le terrain d’instruction de Champlieu, en juillet 1917.

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    L’armée française se dote de nouveaux chars Renault FT-17, plus petits et plus maniables. Plus de 3500 de ces chars seront construits entre 1917 et 1918. Sur ce cliché, lee graissage de l’un de ces chars en septembre 1918 dans le bois de Montfaucon.

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    Les conditions sont difficiles pour les équipages des chars. Ils souffrent de la de la fumée, de la chaleur et du bruit. Et bien entendu, ils sont en première ligne comme ce char Renault ayant sauté sur un champ de mines, en septembre 1918 près de Thiaucourt.

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    Ce char Schneider “Char-le-Magne” a pour sa part été criblé de balles perforantes, en avril 1918 à Gouy-les-Groseillers, dans l’Oise, après l’assaut au Bois de Castel.

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    Mais les équipages aiment poser fièrement près de ces véhicules modernes. Ici celui du char français “Les chameaux” qui a participé à la prise du village de Cantigny, en mai 1918.

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    Côté allemand, l’intérêt pour les blindés est moindre que pour les Britanniques et les Français. Le Sturmpanzerwagen A7V a été le seul char d’assaut développé et déployé par l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale et sa mise en service fut tardive.

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    Le premier combat tank contre tank a lieu à Villers-Bretonneux, dans la Somme, le 24 avril 1918. Sur cette photo, un tank allemand “Elfriede” tombé dans une carrière au cours de cette même attaque.

“Le meilleur tank du monde est celui qui a les meilleurs hommes”

Au cours de cette bataille, les Allemands réussissent à récupérer quelques tanks britanniques abandonnés sur le terrain et les remettent en état. Il faut dire qu’à l’époque, l’Empire allemand est très en retard dans ce domaine. Un char de type A7V a bien été conçu par l’armée allemande, mais seulement vingt exemplaires seront construits jusqu’à la fin de la guerre. Après avoir été à la traîne derrière les Britanniques, la France rattrappe vite son retard. Le premier blindé léger français, le char Renault FT-17, efficace, économique, et conçu pour une production de masse, devient le char le plus produit de l’époque et est même adopté par l’armée américaine. Il sera utilisé jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale.

Dans les années qui suivent et jusqu’à aujourd’hui, les blindés ont été des acteurs de premier plan dans de nombreux conflits. “Des milliers de soldats dans une multitude de pays ont suivi les traces des premiers tankistes qui sont passés à l’action le 15 septembre 1916”, résume Nik Wyness. “Dans certains pays, les chars sont ainsi devenus des symboles de la défense de la liberté, mais dans d’autres, ils sont au contraire perçus comme des outils d’oppression”, souligne le responsable du Tank Museum.

Cent ans après, les tous premiers modèles de char, les blindés modernes sont des monstres de technologie. Mais pour Nik Wyness, les chars d’autrefois et ceux d’aujourd’hui ont toujours un point commun : “Le lien primordial entre eux est l’équipage. On dit souvent que le meilleur tank du monde est celui qui a les meilleurs hommes. L’entraînement, la cohésion et un bon moral sont les clés du succès d’un tank au cours d’une bataille”.

L’histoire des tanks depuis cent ans (en anglais)


Première publication : 15/09/2016

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