Pizzagate : la rumeur qui a accouché d’une fusillade à Washington

Pizzagate : la rumeur qui a accouché d’une fusillade à Washington
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La pizzeria Comet Ping Pong de Washington a été prise pour cible par un Américain armé d’un fusil d’assaut. Il assure avoir agi après avoir cru au Pizzagate, une thèse conspirationniste visant Hillary Clinton.

De l’intox au vrai fait divers. Edgar M. Welch, un Américain de 28 ans imbibé de théories du complot glanées sur Internet, a ouvert le feu dans la pizzeria Comet Ping Pong, à Washington, dimanche 4 décembre. Il était convaincu qu’elle était au centre d’un improbable réseau de pédophilie impliquant des proches de l’ex-candidate démocrate Hillary Clinton.

Le tireur, qui n’a fait aucune victime, a été placé en détention et accusé d’attaque à main armée et port d’arme sans permis, lundi. Il a assuré aux policiers s’être rendu sur place pour sauver des enfants et reconnu n’avoir “trouvé aucune preuve” d’un tel trafic sur les lieux.

Pizzagate : de Wikileaks à Reddit

Ce fait divers part d’une fausse information, qui circule depuis fin octobre sur les réseaux sociaux et divers sites, dont le célèbre portail d’échange de liens et de commentaires Reddit. Baptisée Pizzagate, cette thèse conspirationniste se situe dans la droite ligne des nombreuses fausses informations dénigrant Hillary Clinton, qui ont émaillé la fin de la campagne présidentielle et auraient, d’après certains, joué en faveur de l’élection de Donald Trump.

Le pizzagate a transformé le Comet Ping Pong en façade à un trafic d’enfants, qui seraient gardés enfermés dans une grande pièce au sous-sol. Cette fausse information repose sur un improbable mélange entre une lecture très orientée de quelques mails du chef de la campagne d’Hillary Clinton, John Podesta, publiés par WikiLeaks et dans lesquels il affirme aimer les pizzas, et d’extrapolations autour de la pizzeria Comet Ping Pong, connue pour être fréquentée par des membres du parti démocrate. Les tenants de cette intox ont ajouté à cette sauce l’enquête du FBI visant le politicien démocrate Anthony Weiner, ex-mari de la conseillère politique et proche d’Hillary Clinton, Huma Abedin, qui a reconnu avoir envoyé des messages à caractère sexuel à différents interlocuteurs.

Des médias comme le Washington Post et le New York Times ont rapidement prouvé à quel point cette affaire relève de l’intox. Snopes, un site de référence dans la traque des rumeurs sur Internet, l’a disséquée pour conclure qu’aucune des conclusions du pizzagate ne pouvait faire foi. Qu’importe, cette thèse complotiste a la peau dure. “Une vidéo sur YouTube affirmant démontrer les failles de l’article du New York Times sur le pizzagate a été vue plus de 200 000 fois”, regrette le quotidien new-yorkais.

Le fils du futur conseiller de Donald Trump à la sécurité nationale s’en mêle

Cette résilience illustre un autre travers de l’information à l’âge des réseaux sociaux : les internautes comme Edgar M. Welsh s’informent essentiellement au travers d’articles partagés par leur cercle d’amis, qui ont les mêmes opinions. C’est cette mécanique, qui a conduit le tireur à sortir un fusil d’assaut AR-15 dans une pizzeria. “Nous devrions tous condamner ceux qui se donnent tant de mal à diffuser des accusations aussi clairement fausse au sujet du Comet Ping Pong”, a affirmé James Alefantis, le patron du restaurant, qui a décidé de fermer son établissement pour quelques jours après le drame.

Pour lui, la frontière entre le virtuel et le réel a déjà été franchie à plusieurs reprises avant l’incident de dimanche. Entre les lettres anonymes de menaces de mort et les “clients” menaçants, le restaurant essaie depuis plus d’un mois de lutter contre les conséquences très concrètes des cyber-élucubrations de quelques internautes. Le Comet Ping Pong n’est pas le seul établissement du quartier à avoir été pris pour cible. Les conspirationnistes sont convaincus qu’il existe un réseau de tunnel souterrain entre divers restaurants utilisés par les prétendus trafiquants d’enfants. Les propriétaires du restaurant français Terasol, situé en face de la pizzeria, doivent également supporter des menaces téléphoniques presque quotidiennement, raconte le New York Times.

Until #Pizzagate proven to be false, it’ll remain a story. The left seems to forget #PodestaEmails and the many “coincidences” tied to it. https://t.co/8HA9y30Yfp

— Michael G Flynn🇺🇸 (@mflynnJR) 5 décembre 2016

Après la fusillade de dimanche, les férus du pizzagate ont déjà trouvé leur propre explication à l’incident. Edgar M. Welch serait, d’après eux, un acteur payé pour agir de la sorte, afin de discréditer leur mouvement. Ils ont même reçu un soutien de poids, puisque Michael G Flynn, le fils du général qui va devenir le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump, a assuré sur Twitter que “jusqu’à ce que le pizzagate soit réellement démonté, cela restera une histoire à suivre”.

Première publication : 06/12/2016

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