Emplois fictifs : pour Fillon, ça casse, pour Le Pen, ça passe

Emplois fictifs : pour Fillon, ça casse, pour Le Pen, ça passe

Visée, à l’instar de François Fillon, par des accusations d’emplois fictifs, Marine Le Pen ne semble pas pâtir de cette affaire. Adepte de la victimisation, la candidate du Front national pourrait même en tirer profit.

Il y a des casseroles plus pesantes que d’autres. Alors que la popularité de François Fillon peine à se remettre des accusations de népotisme pesant sur lui à la suite de l’éclatement du “Penelopegate”, celle de Marine Le Pen semble demeurer hors d’atteinte malgré les soupçons d’emplois fictifs pour deux personnes déclarées comme ses assistants au Parlement européen.

Contrairement à son adversaire du parti Les Républicains (LR, droite), la candidate du Front national (FN) n’a encore enregistré aucune baisse significative dans les sondages, ni affronté de mouvement d’humeur lors de ses déplacements sur le terrain. En d’autres termes : les affaires concernant la leader du parti d’extrême droite “n’impriment pas dans l’opinion publique”, comme le dit l’expression désormais consacrée.

Marine Le Pen elle-même le sait qui, vendredi 17 février, a profité de son passage sur l’antenne de France Bleu Besançon pour s’ériger, comme elle en a l’habitude, en “candidate de la France du peuple” face à “la droite du fric et à la gauche du fric”. C’est pourtant bien de gros sous dont il s’agit dans l’affaire des assistants parlementaires la concernant.

• L’enquête

Depuis mars 2015, l’Office européen de la lutte contre la fraude (Olaf) suspecte le FN d’utiliser une partie des fonds que lui alloue le Parlement européen pour rémunérer des assistants travaillant davantage au sein du parti qu’à Bruxelles. Une vingtaine d’assistants européens – sur la soixantaine employée par le FN – seraient concernés par ces indemnités détournées. “Si les allégations étaient confirmées, écrit Le Monde, il s’agirait donc d’emplois fictifs financés par le contribuable européen – pour un préjudice évalué à 7,5 millions d’euros, étalé sur plusieurs années (2010-2016)”. Un montant qui va bien au-delà des sommes révélées dans le cadre de l’affaire Fillon (environ un million d’euros).

Comment expliquer dès lors qu’au sein de l’opinion publique les emplois présumés fictifs du FN ne suscitent pas autant d’émoi que ceux de l’entourage de l’ancien Premier ministre ?

• Argent de l’État français contre argent de l’UE

Bien qu’il s’agisse dans les deux cas de détournements de fonds publics (français pour le cas Fillon, européens pour le cas Le Pen), on peut se demander si, dans l’esprit des électeurs, il n’y aurait pas de l’argent plus ou moins public. Il est possible que le citoyen français se sente davantage floué lorsqu’un responsable politique se sert dans les caisses de l’État, qu’il a directement contribué à remplir, plutôt que dans celles de l’Union européenne, dont il sait peu de choses sur les circuits de financement.

Les malversations présumées de François Fillon sont d’autant plus choquantes qu’elles sont le fait d’un candidat à la présidentielle prônant l’austérité dans la gestion des dépenses publiques. Au contraire, les agissements du FN à Bruxelles entrent, eux, dans la ligne clairement anti-européenne défendue par le parti d’extrême droite.

“Pour les électeurs frontistes, l’Europe est moins importante que la France ; il est donc presque logique que ses fonds soient utilisés à des fins nationales”, explique à France 24 le politologue Erwan Lecœur, auteur de plusieurs ouvrages sur le FN. “Pour Marine Le Pen, il s’agit presque d’un acte de bravoure : en désobéissant, voire en trichant, elle ne fait que rétablir l’ordre des choses puisque, dans le discours du Front national, l’Europe vole les prérogatives et l’argent de la France.”

• Pas d’enrichissement personnel

Contrairement à François Fillon dont les révélations du Canard enchaîné ont sérieusement écorné l’image d’homme honnête, Marine Le Pen n’est pas accusée d’avoir utilisé de l’argent public à ses propres fins mais pour celles du parti qu’elle dirige. “Dans le cas de Fillon, il y a un soupçon d’enrichissement familial. Dans le cas du FN, c’est un détournement d’argent public pour faire fonctionner la machine politique. Le Parlement européen interdit cette pratique alors qu’elle est reconnue et acceptée dans le système français”, affirme dans Le Point Jérôme Fourquet, spécialiste de l’opinion à l’Ifop.

“En France, les gens se sont habitués à ce que la politique se fasse en famille. Et le Front national ne fait pas exception, commente pour sa part Erwan Lecœur. Louis Alliot, le compagnon de Marine Le Pen, elle-même fille du fondateur du FN, est payé par le parti. Le FN, c’est aussi une famille.”

• L’épée de Damoclès de la mise en examen

Si le parquet financier s’intéresse à l’affaire Fillon et le parquet de Paris aux assistants européens de Marine Le Pen, ni l’un ni l’autre n’ont été pour l’heure mis en examen. Après avoir dit qu’il se retirait de la course à l’Élysée s’il venait à l’être, François Fillon a fait finalement savoir que son avenir judiciaire ne le ferait pas renoncer à sa candidature. Mais le mal est fait. En plaçant lui-même une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, le candidat Fillon a affaibli sa position. Si, en cas de mise en examen, il venait à persister, ses adversaires ne manqueront pas, en effet, de lui rappeler son engagement de départ, risquant de le faire passer, le cas échéant, pour un homme politique n’ayant pas de parole.

Plus prudente, Marine Le Pen a toujours pris soin de ne jamais mettre sa candidature dans la balance judiciaire. Dès la révélation de ses affaires européennes, la cheffe frontiste a exclu de renoncer en cas de mise en examen. “Est-ce que vous vous rendez compte dans quel gouvernement des juges nous vivrions ? Un juge pourrait décider qui est candidat et qui n’est pas candidat, c’est la fin de la démocratie”, a-t-elle déclaré début février au quotidien Le Monde.

• La vraie victime

Alors que le “Penelopegate” pourrait affaiblir les chances de François Fillon de se qualifier pour le second tour de la présidentielle, certains estiment qu’à l’inverse, le conflit opposant Marine Le Pen à l’Office européen de la lutte anti-fraude ne fait que renforcer sa candidature. Adeptes de la victimisation, les cadres du parti n’ont pas hésité à sauter sur l’occasion pour se présenter une nouvelle fois comme la cible du système. “L’Olaf, donc l’UE, veut notre peau car nous voulons la peau de l’UE. Ça, je crois que tout le monde l’a compris”, a ainsi commenté, vendredi, Florian Philippot, numéro deux du FN.

“Marine Le Pen dit ne pas vouloir rembourser le Parlement européen du fait qu’il s’agit d’une mesure administrative et non judiciaire. Or cela s’applique à tous les députés européens, mais elle politise le sujet en faisant croire que c’est une mesure de rétorsion spécifique pour le FN”, indique àOlivier Faye, journaliste du Monde qui suit l’actualité judiciaire du parti, France 24.

Reste que les soupçons d’emplois fictifs au sein du Parlement européen ne sont pas la première affaire qui touche la formation d’extrême droite. Depuis l’arrivée de Marine Le Pen à sa tête, le parti est accusé d’avoir financé toutes ses campagnes électorales (cantonales 2011, présidentielle et législatives 2012, municipales, européennes et sénatoriales 2014, départementales et régionales 2015). À quoi s’ajoute la déclaration de patrimoine de députés européens que Marine Le Pen et son père Jean-Marie auraient sous-évaluée.

“Le Front national a construit une partie de son succès en disant qu’il était le parti ‘mains propres, tête haute’, selon le slogan qu’utilisait Jean-Marie Le Pen, mais cela devient difficile de se présenter comme un parti différent. Son avantage cependant, c’est qu’il n’a pas exercé le pouvoir et peut donc continuer à se différencier des partis politiques traditionnels”, analyse Olivier Faye.

“Les scandales qui jalonnent la vie politique française renforcent le discours du ‘tous pourris’ tenus par le FN. Ses propres affaires devraient donc l’anéantir”, estime pour sa part Erwan Lecœur. “Mais Marine Le Pen réussit à renverser la perspective en disant : ‘Les autres font pareil, voire pire, et depuis longtemps. Moi, on m’embête seulement pour des broutilles’.”

Première publication : 18/02/2017

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